CSV1972

Collectif des Survivants et Victimes du Génocide des Hutus avant et après 1972 au Burundi

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Ferdinand Nderagakura témoigne.

mardi 25 avril 2017, par rwenyuza

COLLECTIF DES ARTISANS DE PAIX GENOCIDEHUTU AVANT ET APRES 1972
MAINTENANT JUSTICE POUR TOUS

TEMOIGNAGE PERSONNEL

Résumé

Sous l’administration belge et le règne de Mwami Mwambutsa IV, les
hutu et les tutsi étaient comme des seins qui sont sur la même
poitrine, et pourtant les mamelons ne se touchent jamais. Ainsi les
hutu et les tutsi vivaient ensemble chacun avec sa nature identitaire
sans pourtant se valoir. Il n’y avait pas de chasse à l’homme hutu.

Les événements sanglants survenus au Rwanda en 1959, ont provoqué un
flux massifs des réfugiés tutsi rwandais au Burundi. A partir de ce
moment,les tutsi du Burundi voyaient en hutu,un ennemi potentiel à
abattre.. Les élections de 1961donnèren la victoire au Prince Louis
Rwagasore. Il fut assassiné par les membres de l’opposition
politico-dynastiques. Les premières victimes hutu sont tombées en
1962. Pas d’enqu^te,pas de procès.La majorité des hutu gagnèrent les
élections de 1965.Les indécisions politiques du Mwami plongèrent le
pays dans une dérive chaotique. Un coup d’Etat manqué ou simulé donna
l’occasion au Mwami de se réfugier en Suisse, non sans avoir donné à
son Secrétaire d’Etat à la Défense, le Capitaine Micombero, l’ordre de
punir les coupables. On y arrive.

Les coupables étaient déjà listés :tous des hutu. Déjà, il n’y avait
pas eu de procès pour les massacres de Kamenge. Ici aussi, pas de
procès en vue, alors, on tue sans sourciller. Micombero a liquidé les
hutu en les accusant de vouloir renverser la Monarchie pour instaurer
une République. En 1966, il renverse le Mwami pour introniser le cadet
royal, l’adolescent de 19 ans,le Prince Charles Ndizeye sous le nom
dynastique de Ntare V.

Trois mois plus tard, Micombero aidé involontairement par le Maréchal
Mobutu, renverse la Monarchie pour instaurer une République, option
qui avait emporté des centaines d’intellectuels hutu. Allez y
comprendre quelque chose. Tout hutu qui émerge était bon àliquider.

En 1972, aidé par Idi Amin Dada ,rthémon Simbananiye, se rend en
Ouganda et il ramène le pauvre Ntare V. Micommbero le fait exécuter à
Gitega ,ainsi que des milliers de hutu,accusés de vouloir renverser la
République pour instaurer la Monarchie. Tous les prétextes étaient
bons pour tuer les hutu. Les années suivirent avec leurs lots de
morts,en 1988 à Ntega et Marangara et en 1991 et 1993 où les hutu ont
dit :ça suffit.

Un dicton kirundi dit :shaka dusangire icobo canke dusangire umuhimba
bweze,nta muryango undusha

Ils ont tué les membres de ma famille, mes amis ;Ils attenté à ma vie.
Mais moi, je ne me suis pas tu, je les ai affrontés devant les
Tribunaux. Maintenant, il faut rompre le silence devant ces crimes et
leurs auteurs.Il faut maintenant uneJustice pour tous.

Mon vécu.

Avant de vous livrer mon témoignage, je me permets de vous livrer
quelques anecdotes qui ne manquent pas de piquant,afin d’affirmer tout
ce qui m’a poussé à refuser toute injustice,d’où qu’elle vienne. J’ai
juré que je ne me tairai jamais, quoi qu’il arrive.

Mon parcours est un roman, qui peut-être un jour verra le jour au complet.

Pour rester dans l’idée princeps du Collectif, je vous donne quelques
aperçus synoptiques de ce que j’ai vécu.

Je suis né au temps de Ruanda-Urundi,sous mandat belge, sous le Règne
du Mwami Mwambutsa IV Bangiricenge,dans la Chefferie du Prince
Kamatari Ignace,et en Sous- Chefferie de Ndarubagiye Ivode, dans la
région de Vyuma-Ndava. Actuellement Commune Ndava, Province Mwaro

Tout petit,je suis allé apprendre à lire à notre succursale Rutyazo,de
la Paroisse Kibumbu,du Diocèse de Gitega. On lisait sur un drap tendu
sur lequel,étaient teintes toutes les lettres de l’alphabet, en grand
et en petit caractères. Je devais avoir trois ou quatre ans. J’ai tout
lu d’un trait pendant que les autres apprenaient lettre par lettre. En
effet, mon oncle et parrain était enseignant. J’étais curieux,juché
sur ses genoux, il m’avait appris à lire à la maison.

A la succursale, l’apprentissage se terminait à midi et chaque enfant
s’en retournait chez lui pour revenir une fois par semaine.

Mais ce premier jour là, je ne suis pas rentré à la maison. Un
moniteur d’école Michel Midonzi,un tutsi,m’avait repéré. Il m’a emmené
de force sur son épaule et il m’a calé sur une chaise dans sa classe,
avec obligation de ne pas bouger,tout en me disant :toi tu es
intelligent , tu dois aller à l’école,avec obligation de revenir tous
les jours le matin. Un vrai martyr pour moi. Lorsque j’ai raconté à
mes parents ce que Midonzi avait fait pour moi et contre ma
volonté,mon père n’a fait qu’approuver le Moniteur,ce qui me
désespérait d,aller à l’école tous les jours,et pire encore le matin.

Depuis, j’étais toujours premier. A la fin de la 2ème année, j’étais
encore premier,le second un tutsi Charles. Les prix de fin d’année
étaient remis le samedi à la Paroisse Kibumbu et tous les élèves
devaient s’y rendre. Je suis arrivé à la bonne heure avant 8 heures,
devant le bureau du Père Mons,Directeur de l’établissement principal
de la Paroisse.

A la proclamation, c’est le tutsi Charles le second qui a été annoncé
premier. Ma première contestation ne s‘est pas fait attendre. J’ai
crié, que c’est moi le premier. Silence dans les rangs. Ce Charles
n’était pas arrivé. Alors, le prix me fut remis et ce n’était que
justice. Je partais furieux de cette tricherie organisée,et en même
temps content d’avoir récupéré mon dû. Sur le chemin de retour, je
croisais Charles. Il me demanda où on a mis son premier prix. Je lui
ai dit que c’est moi le premier de la classe et que j’ai eu droit au
premier prix. Il a continué sur Kibumbue et, moi tout au long du
chemin je me demandais : comment ce Charles savait-il que c’est lui
qui aurait le prix qui me revenait. Ce n’était que justice. Première
victoire contre l’injustice.

Il fallait continuer les classes à Kibumbu. De Ndava à Kibumbu ,il y a
au moins 30Km.Cette distance pour un enfant de 6 ans est pénible. Nous
étions une dizaine de gamins d’âges différents.

Un samedi, Antoine, un camarade tutsi me dit d’aller dans un champ
pour lui voler du manioc. Surpris par cette proposition contre bon
sens, je rétorquais que jamais je ne le

ferais car maman nous a toujours défendu de voler. Monsieur Antoine me
menaça des coups de bambous si je ne lui ramenais pas du manioc. Je
n’ai pas cédé. J’ai eu droit à huit coups de bambou dans le dos, en
présence des camarades,tous tutsi. Je lui ai promis de rapporter ces
faits le lundi à l’école. Il me menaça si j’ose le faire. Je campais
sur ma décision. J’étais en 3ème année A. (NB:les classes A étaient
réservées aux élèves ayant des notes au-dessus de 90%,les B au-dessus
de 80% etc)

Le lundi, j’ai dit à notre enseignant Gwadamu ce qui s’est passé le
samedi. Il m’a conseillé d’aller voir Monsieur Athanase Mukenyezi,
l’enseignant de l’agresser car il était en 4ème année. Sans peur et
sans soucis,,je suis allé trouver l’enseignant dans sa classe. Le
Moniteur m’a prié d’aller devant toute la classe, et de répéter à
haute voix ce qui s’est passé. Les camarades de route ont confirmé mes
propos de la scène.

Depuis lundi jusque vendredi, Antoine avait droit aussi à huit
retentissants coups de fouet bien appliqués sur ses fesses. Il fut
prié de venir le samedi accompagné de son père. Il bénéficia encore
des huit derniers coups et en prime, l’exclusion définitive de l’école
.

Il m’a fait de la peine. La punition était disproportionnée. Les
conséquences furent dures que les coups de bambou, mais cette fois-ci
à son endroit.

En 5ème année A,pendant le cour de chants, tous les élèves, nous
étions sur l’estrade. Un certain Pierre qui était à mes côtés, a à un
moment chanté en dièse. Le sang de notre Moniteur Aster n’a fait qu’un
tour. Il m’appela devant lui et face à tous les autres,il m’administra
des gifles pour avoir chanté faux. Je protestais en lui disant que ce
n’est pas moi, mais bien Pierre. Il me remit un bouquet de gifles en
me disant : tais -toi espèce de vilain fils de hutu ”ceceka wa cana
c’igihutu”.Aster savait bien que c’est Pierre le fautif. Seulement
voilà, Aster était fiancé à la sœur de Pierre. En plus ce Pierre
habitait sur une colline voisine de la nôtre. Donc, on se connaissait
bien.

Ne vous vengez pas, le ciel vous vengera. La sœur de Pierre rompit les
fiançailles avec notre Moniteur Aster pour épouser un autre
prétendant. Pauvre Pierre, il souffrit énormément et doublement. Il
avait une chance sur deux d’avoir des gifles chaque jour. Chaque fois,
Aster rappelait à ce malheureux que j’ai été puni injustement à sa
place. Ensuite, pour un oui ou pour un non,il le battait en lui
rappelant le camouflet que lui a infligé sa sœur. Et maintenant,il
faut payer !

Après ces anecdotes illustratives parmi tant d’autres,voici mes
quelques témoignages.

Ils ont tué mes amis.

En 1962, j’étais un adolescent sans soucis de presque 17 ans. Membre
de la JOC -Jeunesse Ouvrière Chrétienne-.J’ avais parmi nos
responsables,les deux Jean.

Ils étaient aussi syndicalistes. Ils habitaient Kamenge. Jean
Nduwabike avait quitté le Grand Séminaire, et l’autre Jean était
rentré du Congo après l’indépendance.

La FGTB- Fédération Générale des Travailleurs Belges- faisait une
tournée au Burundi. Les deux Jean ont rencontré les membres de la FGTB
qui leur ont donné l’idée de fonder le premier syndicat au Burundi. Ce
qu’ils ont fait. Les tutsi voyaient d’un

mauvais œil la naissance de ce syndicat qui risquait de drainer
beaucoup de travailleurs à majorité hutu,et au pire de s’organiser en
une force.

Hélas,les deux Jean furent affreusement massacrés par les membres de
la JRR- Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore-. Leurs dépouilles furent
profanées .Des femmes firent leurs petits besoins dans leur bouche qui
leur servirent de pot de chambre, ultime humiliation.

Tuez-le. Après le lycée,on nous a promis des monts et des merveilles
militaires, faux évidement. J’ai fait presque deux ans à l’armée, au
camp militaire de Ngozi. Il était dirigé par un belge, le Capitaine
Roucourt jusqu’à l’indépendance,avant de céder le commandement à un
Capitaine burundais rentré de Belgique. Avec l’Abbé Gihimbare Gabriel
l’aumônier militaire, nous étions les seuls hutu intellectuels du
camp. Nous étions très amis.

Pour des raisons injustes, le Capitaine burundais devenu Commandant du
camp Ngozi, me convoqua à son rapport. Il me colla 8 jours de cachot.
J’ai tourné les talons pour sortir. Il me rappelle et il me demande si
je n’ai pas oublié quelque formalité. Je lui réponds que non. Il me
rappelle que je dois le saluer et lui dire merci mon Capitaine.

Je lui fais remarquer ceci : vous me punissez injustement, et en plus
vous voulez que je vous dise merci. Jamais. Furieux, il me dit 15
jours de cachot. Les yeux dans les yeux, je lui répète :je m’en fous,
même un an si vous voulez et je ne vous remercierai pas . Je suis
parti sans le saluer ni lui dire merci.

Quelques mois plus tard, j’avais une mauvaise impression de la
situation à venir.

Je fréquentais les Mess des Officiers.Ceux-ci parlaient déjà de coup
d’Etat militaire.

Je quittais l’armée sans rien emporter malgré l’obligation de prendre
tout un équipement militaire pour revenir en uniforme en cas de
convocation. Alors, m’adressant à l’Officier,je lui dis que je ne
prendrai rien de l’armée car je ne reviendrai jamais. Ma préoccupation
était de continuer les études d’Ingénieur électronicien à
Paris,puisque j’avais une correspondance avec l’Ecole. La politique
anti hutu était-elle déjà en route ? Probablement depuis 1959 avec
l’afflux des réfugiés rwandais fuyant les massacres.

En 1964, les militaires sont allés faire des simulacres de manœuvres
de nuit dans la forêt de Kirundo. Leur Aumônier l’Abbé Gabriel
Gihimbare était déjà en attente d’être sacré Evêque. On l’appelait
déjà Monseigneur. Il fut prié d’accompagner les soldats. Les consignes
pour l’éliminer étaient déjà données à un tireur tueur : tuez-le.

La nuit tombée, au milieu de la forêt, on fit de fausses manœuvres. Le
soldat exécuta les ordres. Il tira sur Monseigneur Gihimbare. Il avait
une antilope qu’il avait chassée pour améliorer le menu des
soldats.Les responsables de ce forfait disaient qu’on l’a pris pour
une antilope. Comme je connaissais tous les soldats , je leur ai
demandé si ,on a déjà vu une antilope bipède en tenu militaire tenant
aussi une antilope chassée pour nourrir les soldats,ou si on a
rencontré un homme quadrupède habillé de peau d’antilope portant en
plus une antilope morte ! Le soldat tireur devenu comme fou avouera
plus tard qu’on lui avait dit :tuez-le. Monseigneur Gabriel Gihimbare
était un ami.

En 1965, j’étai à Bujumbura. J’habitais à Ngagara chez Sabushimitse,
Directeur au Ministère de la Santé. Toutes les nuits, des camions
militaires déchargeaient leurs cargaisons d’intellectuels hutu au
stade Rwagasore. On voyait des projecteurs ou des éclairages de phares
des camions militaires déchirer l’obscurité pour éclairer des cibles
trop éloignées pour les distinguer. On entendait des coups de fusils
crépiter au stade.

Assez tôt tous les matins, je me rendais au stade pour voir ce qui
s’est passé la nuit. Ce que j’ai vu donne le frisson dans le dos.
C’est inimaginable. On ne peut pas s’imaginer un abattoir des hommes
par des hommes, pour des hommes.

Qu’ai-je vu. Il y avait une dizaine de poteaux métalliques en H
récupérés sur des chantiers. On s’imagine. On maintenait debout la
victime bien droite, le dos collé sur le

poteau. Ses bras étaient solidement attachés derrière le poteau et
contre le poteau. Alors les tirs pouvaient commencer.

J’ai vu des impacts de balles sur les poteaux,des chairs,des
cheveux,des bouts de cravates et des tissus. Au pied de chaque poteau,
des monticules de sang coagulé, des . fragments de dents cassées, des
traces de traînée des pieds. C’est dans ces conditions que tous mes
amis Officiers hutu de l’Armée et de la Gendarmerie comme Burasekuye,
ont trouvé une mort injuste.

Au retour du stade,on me demandait ce que je vais faire au stade. Voir
ce qui s’y passe la nuit pour témoigner plus tard ! Ah vous les jeunes
vous êtes inconscients, me disait-on. Les hutu étaient tellement
terrorisés qu’ils marchaient la tête entre les épaules.

C’est en cette année 1965 que j’ai réussi à négocier tous les
documents de nous les quatre hutu et quitter le Burundi.

En 1968,la France a connu la révolution. Puisque les cours étaient
suspendus,,je suis rentré au Burundi pour les vacances.

Un tutsi voisin cherchait à m’éliminer.

En vacances, j’ai passé trois mois à travailler dans les champs
maraîchers avec mes sœurs. Un tutsi voisin irascible a fait des plans
pour m’éliminer. Ayant subodoré ces plans macabres, je n’ai pas bougé,
et j’ai fait des contre plans. Je suis parti sous son nez et sous sa
barbe. Lorsqu’il a appris que je suis déjà en France,il n’a pas digéré
mon autoexfiltration. Alors, mon père me pria de rester vivant loin où
je suis, plutôt que d’aller me faire assassiner tout près de lui. Le
tutsi est mort. Ses petits

enfants menacent toujours de mort mes neveux et de moi-même. Seulement
ça n’ira pas loin. Depuis lors, je suis retourné six fois sur la
colline.

En 1969,des Officiers sont rentrés des Ecoles militaires à l’étranger.
Parmi eux, un ami Karolero Charles. Une étoile montante que les tutsi
voulaient absolument éteindre. Ils l’ont éliminé en compagnie de bien
d’autres. Même jusqu’à ce jour l’évocation de son nom met les
commanditaires et leurs acolytes mal à l’aise.

Ils ont tué les membres de ma famille

En 1972, au milieu du chaos de massacres généralisés, ils ont tué les
membres de ma famille tant du côté maternel que paternel

A Muramvya, du côté de ma mère, un cousin, Policier de profession,a
été arrêté à son poste pendant la journée. Comme d’autres
prisonniers,il fut tué en prison de Muramvya à coups de gourdin sur la
nuque. Dans cette prison, on tuait par coup de lapin pour économiser
les balles, et pour mieux entendre le dernier cri de leurs victimes.

A Gihinga, du côté paternel,sur une colline en face de la Paroisse
Kibumbu, mes trois cousins,mariés et pères de familles,ont connu le
même sort que mon ami le Professeur Damiens

Mon ami Damien Professeur au Lycée de Mwaro,avec ses compagnons
d’infortune, étaient empilés dans un camion les uns sur les autres
comme des sacs. Les soldats s’asseyaient sur eux et les transperçaient
à coups de baïonnette de Mwaro vers une prison improvisée sur une
colline sise en face de la Paroisse Kibumbu. Les malheureux mouraient
étouffés, suffoqués, écrasés et ensanglantés par les baïonnettes
militaires.

Mon oncle Kabwa Pierre, Directeur de l’Aéroport de Bujumbura. On l’a
pris chez lui pour l’amener à l’abattoir car au travail beaucoup de
tutsi le protégeaient.

Mon ami Eliphaz s’est fait tuer par son voisin tutsi Sylvestre

Un grand ami Eliphaz était venu à Amiens depuis 1970 pour faire un
stage dans l’éducation nationale.

Son stage terminé début 1972,il me dit qu’il envisage de rentrer au
pays. Nous sommes en janvier 1972.Par préhension ou par 6ème sens,je
le supplie de ne pas rentrer au Burundi.

Je lui dis :Eliphaz,je ne suis pas devin,je ne sais pas et je ne peux
pas t’expliquer ce que je ressens,mais j’ai l’impression que les
choses vont mal au Burundi. Evidement,lui n’avait aucun pressentiment.
Il est rentré fin janvier 1972. Il a été nommé Directeur de
l’enseignement secondaire et chargé de la réforme. Il est allé passer
un week end dans son village à Kirundo. Lorsqu’il est revenu à
Bujumbura,un certain Sylvestre son voisin l’attendait, et il a
supervisé son assassinat.

Un autre ami,Ntungiye Melchior à Bujumbura, en 1972, on lui a tiré
dans le dos dans le quartier Bwiza,à l’époque nommé Camp belge.

J’ai été victime de tentative d’assassinat.

A Amiens,en 1972,j’étais à la Fac de Médecine. Sont arrivés trois
Burundais : Paul, Protais et Antoine le beau-frère de feu Pierre
Ngendandumwe. Je les ai bien accueillis. Je les transportais dans ma
voiture. On allait n’importe où et partout. On sortait ensemble. Je ne
leur ai jamais demandé de payer même pas un litre d’essence. L’amitié
pour le compatriotisme passait avant tout.

Un bon cœur contre un mauvais esprit, mais pas pour tous. Paul me
répétait tout le temps qu’il se ferait le plaisir de décharger en mon
corps les chargeurs de son kalachnikov.(je ne savais même pas ce que
c’est).Cela ne m’empêchait pas de le conduire.

Un soir de juillet 1973, les étudiants ont organisé une soirée à
laquelle je ne voulais pas aller. Un ami tchadien m’a entraîné à y
aller vers minuit. Paul et Protais étaient sur les lieux. Par surprise
et par derrière,ils m’ont attaqué et massacré avec rage. Je me suis
réveillé sur une table des urgences au CHU d’Amiens, où j’étais
Externe.

D’après les étudiants, Paul et Protais voulaient m’achever alors que
j’étais dans le coma. Paul et Protais ont été maîtrisés par des
camarades congolais et sénégalais, qui m’ont emmené à l’hôpital dans
ma voiture.

Le lendemain, avant de passer au bloc opératoire la Police alertée,
avait envoyé un Enquêteur à mon chevet pour l’audition.

J’avais les os de ma mandibule fracassés en plusieurs fragments.
Antoine le beau-frère de P.Ngendandumwe était attristé de savoir ce
qui m’est arrivé. D’ailleurs les deux autres ne l’aimaient pas,
puisque sa sœur avait épousé un hutu. Alors, il était considéré comme
pro hutu et détestable. Je suis resté bloqué pendant trente jours.

Lorsque des Burundais ont entendu ce qui m’est arrivé, ils m’ont
conseillé de ne pas porter plainte car ces tutsi sont revanchards.
J’ai rétorqué que je ne cautionnerai jamais le silence et encore moins
l’impunité.

En colère contre ces tutsi à qui j’ai rendu tant de services et qui
ont failli me tuer,furieux contre ces hutu timorés qui ont peur de
réclamer que justice soit faite pour

contrer les criminels, j’appelais illico et subito l’Enquêteur de
Police judiciaire pour porter plainte auprès du Procureur de la
République.

Au Tribunal, Protais avait été relaxé. Paul était reconnu auteur des
coups et seul présumé coupable. Il avait un Avocat pour le défendre.
Moi aussi, j’avais le mien. J’ai prévenu mon Avocat, que je connais
l’histoire du Burundi,des Burundais et des massacres des hutu au
Burundi. Par conséquent, je souhaite me défendre moi-même. Je lui fis
comprendre que ma plaidoirie est celle de tous les hutu qui ne peuvent
pas parle, ni porter plainte. Eh oui, je fis moi-même ma propre
plaidoirie aussi claire que possible, au nom de tout le peuple hutu.

En terminant, j’ai précisé à la Cour,que je ne veux aucune
indemnisation financière. Mon sang n’a pas de prix. Ce que je veux est
qu’il soit marqué dans le dossier de ce Paul,une condamnation
judiciaire. Qu’on le laisse continuer ses études, pour qu’il sache
qu’il y a en France une Justice qui n’existe pas au Burundi. Lorsque
le Président appela Paul à la barre,il se mit à bégayer jusqu’à ce que
le Président l’interrompe et le renvoie s’asseoir.

(NBJ’ai demandé au Tribunal l’extrait du procès qui me parviendra
prochainement )

Son Avocat n’a pas trouvé d’arguments à opposer aux miens. Lorsque son
Avocat a dit au Président de ne pas donner à Monsieur Nderagakura de
l’argent pour me remplir les poches, ,je l’ai interrompu sèchement
pour lui dire que j’ai précisé que je n’en veux pas de son argent de
sang.

Au verdict, Paul fut reconnu coupable. Il fut condamné à 5000F
d’amende et trois mois de prison avec sursis.

Paul fit appel. A la Cour d’Appel, son appel fut rejeté.Il perdit le
procès. Il chercha à aller à la Cour de Cassation. Son Avocat furieux
lui reprocha son entêtement et lui cracha à la figure la vérité. Il
lui dit :tu es déjà un assassin. Tu as voulu assassiner ton
compatriote comme vous le faites dans votre pays sans lois,et tu veux
aller à la Cour de Cassation ? Tu y iras tout seul. J’aurais préféré
travailler avec ta victime. Déjà,tu ne sais même pas t’exprimer,tu
bégayes des choses inaudibles. Paul fut fiché persona non grata en
France

Leur stage terminé, les trois retournèrent au Burundi. Paul aurait
fondé une Faculté de psychologie à Bujumbura. En 2007,à Bujumbura,j’ai
eu une chance de rencontrer Antoine. Il était heureux de nous revoir.
J’ai aperçu de loin le fameux Paul devenu obèse et cylindrique

En conclusion.

Mon témoignage s’est limité aux assassinats des membres de la famille,
des amis civils et militaires de l’armée et de la gendarmerie.

Déjà en 1965, pour venir en France,on était 16 étudiants,soit 12 tutsi
et 4 hutu. Les Tutsi sont partis,et tous les hutu, avons été bloqués.
On est en Octobre 1965.

C’est par ma combativité ou par l’insouciance de la jeunesse,que nous
sommes allés au service d’Immigration chercher une Attestation de non
redevance à l’Etat. Seul moi, je suis entré de force, affronter les
Secrétaires qui bloquaient nos Attestations .J’ai traversé le bureau
pour aller frapper à la porte du bureau du Directeur. Je lui ai
réclamé les quatre documents de non redevance à l’Etat. Je suis sorti
avec les documents en tirant la langue aux Secrétaires .

Mais, nous n’avions pas les passeports. Ils étaient bloqués chez le
Directeur général au Ministère de l’Education nationale. En tête de ce
quarteron de hutu, j’ai demandé à la Secrétaire où se trouve le
Directeur Elle nous a dit que le Directeur n’est pas là. Je suis passé
à côté. J’ai frappé à la porte du bureau du Directeur,qui croyant
affaire à la Secrétaire,a dit d’entrer. Mais c’était moi.

Arrivé encore seul devant lui je lui dis : Monsieur. nous étions 16
étudiants pour aller en France. Or, tous les tutsi sont partis depuis
quinze jours.Il reste nous, les hutu qui sommes bloqués.

Monsieur, en ce moment, toutes les semaines, jour et nuit, les
militaires tuent les hutu. Vous avez deux solutions, soit nous sommes
des criminels,vous appelez immédiatement vos militaires,pour qu’ils
viennent nous ramasser et qu’ils aillent nous fusiller comme les
autres hutu au stade Rwagasore.

Mais, si nous ne sommes pas coupables,donnez-moi les passeports,car je
sais que c’est vous qui les avez.

Etonné par mon cran et mon audace, il a pris les passeports qui
étaient dans son tiroir et il me les a tendus sans dire un seul mot.
En passant devant la Secrétaire,je lui lance : quand je reviendrai je
me souviendrai de vous.

En fait, il était question de nous tuer. Il a fallu avoir un courage
inconscient pour un jeune hutu encore adolescent de représenter les
autres qui frissonnaient devant de tels individus qui n’avaient pas
peur d’envoyer à la mort leurs propres amis pour le seul crime d’être
né hutu.

Ils ont tué et enterré des hommes ,des femmes et des enfants ,ainsi
que la Justice. Si on ne peut pas déterrer les morts, il faut exhumer
la Justice pour la rendre vivante aux survivants et vivants hutu de
l’intérieur et de l’extérieur du Burundi

Ce que je souhaite, qu’un tutsi indexe un hutu qui lui aurait tué un
parent au lieu de donner des chiffres sans noms. Je pourrais dire
beaucoup de choses, mais je ne veux pas monopoliser les pages. Restons
en contact et que la PAIX SOIT AVEC VOUS.

Dr Ferdinand Nderagakura/France

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