CSV1972

Collectif des Survivants et Victimes du Génocide des Hutus avant et après 1972 au Burundi

Accueil > Je me souviens > Des survivants témoignent > Mai 1972 : Témoignage d’ Immaculée SIMVURA

Mai 1972 : Témoignage d’ Immaculée SIMVURA

lundi 22 septembre 2014, par rwenyuza

Le 2 Mai 1972, 10 heures 10’. Je vois mon père rentrer à la maison accompagné par un homme inconnu. Il est svelte, entre 31 et 35 ans. Il est Substitut près du Procureur de Bujumbura. Ceci, je l’ai appris deux ans plus tard. Je suis étonnée. D’habitude mon père rentre à 12 heures pour la pause/midi et retourne au travail à 14 heures. Aurait-il oublié quelque chose ? Pourquoi est-il là, me demande-je. L’inconnu et papa ne se parlent pas. Une minute après, l’homme ordonne papa à ouvrir sa chambre à coucher. Le ton de l’inconnu monte. Papa obéit. Je ne comprends rien. L’inconnu fouille les tiroirs…les placards…le matelas…à la recherche de quelque chose. Il ne trouve rien. Je suis dans ma chambre à côté. Papa m’appelle. J’entre dans sa chambre. Le monsieur se fâche et lance sèchement : « Où est leur maman ? ». Mon père lui répond calmement : « Nta nyina bagifise »… « Ils n’ont plus leur maman ». Mon père me remet une somme de 25 000 Frs Bu. Il me dit ceci : « Vous irez habiter à Nyakabiga chez Raphaël dans les deux chambres inoccupées et inachevées ». Il s’agit d’une parcelle située à Nyakabiga III, 5ème avenue que mon père avait donné à ma tante « Mama Mariya » et son mari. Il les aidait depuis belle lurette. L’inconnu ordonne papa de le suivre. Je descends les escaliers après eux. Il y a un homme qui les attend en bas. Mon père tremble. Il me regarde. Je le regarde. Mon père a peur. J’ai peur aussi. Je ne comprends rien. On l’embarque dans une V.W. blanche. Je ne savais pas que c’était la dernière fois que je le voyais. Je ne savais pas qu’on allait le tuer. Le lendemain matin, ma tante « Mama Mariya »arrive à la maison en pleurs. Elle me dit que son mari, Raphaël, « bamutwaye ». Le soir, mon oncle maternel, Pierre Baranziguye « alias Zimbabwé » prend une bouteille de Whisky et la vide au goulot. Il est soul. Il est assis au balcon à côté de mon cousin Ildefonse Nkeramihigo. Ils discutent. Je reste au salon. Ils ne me disent rien. Je ne comprends toujours rien. Ma tête tourne, j’ai des vertiges, mon corps est vide. Le surlendemain après-midi arrivent deux femmes en pleurs : Agathe et une de ses amies. Agathe a les yeux rouges, elle me dit que mon père s’est suicidé au cachot du Commissariat. Je la regarde, je la prends pour une folle. Je ne comprends rien. L’atmosphère est pesante à la maison. Personne ne m’explique rien. Je continue toujours à veiller à ce que le groum aille au Commissariat apporter de quoi manger à mon père. Trois jours après, le groum revient avec les casseroles pleines de nourriture. Mon père n’a rien mangé. Je lui demande pourquoi. Il ne me répond rien. Le lendemain matin, le groum prend le large, sans nous dire au revoir. Il s’appelle « Yozefu ». Mon oncle « Zimbabwé » cherche un « laisser-passer » pour moi pour retourner au Lycée de Jenda. J’étais venue à Bujumbura pour un congé de détente de Mai 1972. Il m’accompagne jusqu’à la province. Je prends le bus. J’arrive au Lycée de Jenda. Il est 10 heures 30’. Mes camarades de classe suivent le cours de Religion donné par Sœur Rose (alias Majipo), la Directrice. A peine entrée, la Directrice vient me serrer dans ses bras pour me consoler. Je ne comprends toujours pas, car je ne savais pas que mon père avait été exécuté aussitôt après son arrestation. Je vais m’asseoir à ma place à côté de Spès Baransata. Spès pleure, je ne comprends pas pourquoi elle pleure. Pendant la recréation de midi, Espérance Ndayiziga s’approche de moi. Elle me dit que beaucoup de personnes arrêtées ont été exécutées aussitôt après. Elle voulait sans doute que je sache que mon père n’existe plus. Mais le moi refuse d’y croire. Ma copine Libérate Bankamwabo (Tutsie) et mes copines Rwandaises (Tutsies) (Josepha Mukayisire, Jeanne Gahamanyi, Léa, Alphonsine Mukakigeri) ne m’ont pas abandonné. Cependant, la plupart des filles Burundaises (Tutsies) me regardaient de travers et ne voulaient plus me parler. Je me souviens combien j’ai été choquée un jour en voyant Lidwine Ndayiziga cracher après mon passage après m’avoir injurié. Au Lycée de Jenda, je ne parvenais pas à dormir le soir. Je me posais trop de questions. Le mystère planait au-dessus de moi. Qu’est-il arrivé à mon papa ? Etait-il mort ? Où était-il ? Pourquoi l’aurait-on tué ? Que se passait-il au pays ? On n’avait pas droit à l’information. On n’écoutait pas la radio. Personne n’osait me dire la vérité. Pourquoi ? Les vacances d’été 1972 arrivent. Mes petits frères et sœurs ont déménagé à Bwiza, à la deuxième avenue, dans une « deux pièces » sans ciment ni électricité. L’ambiance est complètement froide et désolante. Nous vivons avec notre oncle Zimbabwé. Je ne dis rien. Je me pose toujours de questions qui n’ont toujours pas de réponses. Personne ne me dit rien. Je n’ose pas poser de questions. Il est interdit de savoir ni de pleurer. Personne n’a le droit au deuil. Un mois après, l’oncle Zimbabwé nous fait déménager de force dans une « deux pièces » à la 5ème avenue No 34, une parcelle de mon père, confisquée à cause de la crise, « Ikiza ». Là au moins, il y a de l’électricité et les sanitaires sont plus ou moins acceptables. Notre vie change complètement avec la disparition de notre cher papa. Nous vivons sans lui, tout est vide. Nous devons calculer les sous de près pour manger et continuer nos études. Heureusement, papa avait déposé une somme de soixante mille Frs Bu pour chaque enfant à la Cadebu. Sinon, nous serions morts de faim, nous n’aurions pas pu continuer nos études. Dieu est GRAND. De 1972 à 1975, je dois gérer la somme de 365.000 Frs Bu pour les besoins essentiels de tous mes petits frères et sœurs. En 1975, les biens confisqués sont retournés aux ayants droits sauf les voitures et les fonds bancaires de papa. La vie continue dans l’amertume totale. A la disparition de mon père, je suis devenue le papa et la maman de mes petits frères et sœurs à l’âge de l’adolescence, de l’insouciance. Je m’en suis bien sortie. Toutes les filles SIMVURA ont pu terminer leurs études supérieures. Elles se sont toutes mariées et ont des enfants. Elles se débrouillent bien dans la vie. C’est une victoire contre les bourreaux de mon père. Je suis fière d’elles, je suis fière de mes petits frères aussi. Mon papa au ciel est fier de moi, de nous. Il avait peur pour nous. J’aimerais lui dire de n’avoir plus peur pour nous. Je me pose toujours cette question : « Où est mon père ? Dans quelle fosse commune ? Qui l’a exécuté ? Comment est-il mort ? Pourquoi l’a-t-on tué ? » 2013. J’ouvre le livre de Dupaquier et J.P. Chrétien : « Burundi 1972, au bord des Génocides ». Je parcours les scenarios macabres sur les arrestations et exécutions des Hutus en 1972. Je suis effondrée, essoufflée. Les scènes me révoltent. Je ne savais pas combien était si atroce et violente la mort de mon père, la mort des nôtres. Qu’ils se reposent en paix.

Soutenir par un don