CSV1972

Collectif des Survivants et Victimes du Génocide des Hutus avant et après 1972 au Burundi

Accueil > Je me souviens > Des survivants témoignent > TÉMOIGNAGE #09 : Daniel KABUTO

TÉMOIGNAGE #09 : Daniel KABUTO

lundi 22 septembre 2014, par rwenyuza

Arcade Ntamagiro, père de Daniel Kabuto, était un cadre de l’état travaillant à la Régie Nationale des Postes. La famille habitait à Ngagara au Quartier OCAF. Début mai 1972, des policiers se sont présentés, un peu tard dans la soirée, au domicile familial. Ils ont frappé avec brutalité à la porte et exigé qu’on leur ouvre la porte. Arcade s’est levé et a ouvert la porte. Il lui a été directement signifié qu’il était convoqué au commissariat. Arrivé au commissariat, Arcade fut jeté au cachot. Le lendemain, Arcade et compagnons ne se trouvaient plus au cachot du commissariat ! Ils avaient été battus à mort par les policiers appuyés par les miliciens de la Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore (JRR). Une fois la sale besogne accomplie, les cadavres avaient été transportés nuitamment vers les fosses communes creusées du côté de ce qui sert actuellement d’aéroport international de Bujumbura.

Nos plaies encore béantes des années 1972

Je réponds au nom de Daniel NTAMAGIRO KABUTO. J’avais presque 7 mois au moment des faits. Né le 17 octobre 1971, la fin du mois d’avril 1972 fut l’apocalypse familiale avant de se révéler plus dramatique car nationale.

Mon père, Arcade Ntamagiro habitait à Ngagara, au quartier OCAF (Office des Cités Africaines), une maison acquise à la faveur d’un contrat de location vente. Cadre de l’Etat, Arcade travaillait à la Régie Nationale des Postes.

Ma mère, Odile Nibigira, était enseignante à l’école primaire. Ma famille ne manquait de rien, pour ne pas dire qu’elle faisait partie de la bourgeoisie de l’époque. C’était juste une décennie après la colonisation ou la tutelle belge.

Dans la journée du 29 avril 1972, le jeune roi Ntare V, rapatrié manu militari d’Ouganda avec la complicité du dictateur Idi Amin Dada, fut assassiné à Gitega et jeté dans une fosse commune. Ce trou du régicide reste toujours introuvable. Allez savoir pourquoi !

Début mai 1972, comme me l’a raconté ma mère, des policiers se sont présentés, un peu tard dans la soirée, au domicile familial. Ils ont frappé avec brutalité à la porte et exigé qu’on leur ouvre la porte.

Arcade s’est levé et a ouvert la porte. Il lui a été directement signifié qu’il était convoqué au commissariat et qu’il devait suivre cette patrouille qui ne disait pas son nom. Il a eu juste le temps d’enfiler sa veste et d’attacher bien ses chaussures. Quand il arrive dans la camionnette qui devait l’embarquer sans retour, il lui a été demandé de vérifier s’il avait les pièces d’identité avec lui. Ma mère fut appelée à la rescousse pour apporter dare-dare la fameuse carte nationale d’identité. Et la voiture put démarrer en trombes.

Arrivé au commissariat, Arcade fut jeté au cachot. Il y retrouvait d’autres cadres ou commerçants arrêtés pour des motifs non connus. Le point commun de toutes ces arrestations : ils étaient de l’ethnie hutu. Faire partie de l’élite burundaise, avoir une certaine aisance matérielle et appartenir à l’ethnie hutu : c’était un crime passible de la peine capitale ! Le président Michel Micombero et ses maîtres à penser en avaient décidé ainsi.

Le lendemain, Arcade et compagnons ne se trouvaient plus au cachot du commissariat ! Ils avaient été battus à mort par les policiers appuyés par les miliciens de la Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore (JRR). Une fois la sale besogne accomplie, les cadavres avaient été transportés nuitamment vers les fosses communes creusées du côté de ce qui sert actuellement d’aéroport international de Bujumbura. Les témoins oculaires soulignent que d’autres cadavres étaient précipités dans une grande fosse commune du côté de Buterere.

Ces sites où gisent bien des Burundais arrachés à la vie à la fleur de l’âge étaient toujours bien surveillés par les nochers des enfers. C’est ainsi que les caciques de l’UPRONA (parti politique au nom duquel le génocide contre les hutus du Burundi a été commis) ont tenu à ériger des infrastructures publiques à ces sites de l’opprobre. Pour que seule la justice divine connaisse de ces crimes et que les morts deviennent seulement de l’humus.

Arcade Ntamagiro est mort en même temps que son père, de même qu’un frère d’Odile du nom de Sirabahenda alias Rusizi, de même que deux sœurs à Odile, et concomitamment avec le père d’Odile. Tous ces êtres humains ne souffraient d’aucune maladie, et le Burundi ne connaissait ni guerre ni épidémie ni famine ! Ils sont morts assassinés sous le soleil des indépendances africaines et dans l’indifférence totale des Nations Unies !

Une fois Arcade écarté, les tueurs sont venus chercher sa veuve. Heureusement pour Odile, elle avait fui le domicile conjugal et se cachait dans un autre quartier de la ville. Le calvaire de la famille allait se poursuivre jusqu’au jour où Odile et ses deux orphelins ont pu franchir clandestinement la frontière d’avec le Rwanda. Les tueurs ont alors confisqué la maison, le compte en banque et tous les biens que cette famille possédait à Bujumbura.

Odile et ses deux orphelins n’ont jamais revu Arcade. Ils n’ont jamais vu le cadavre pour faire le deuil. Même la mère d’Arcade, paysanne des bananeraies n’a jamais su comment son fils avait quitté cette terre des mortels. Pire encore, sur les sites où ont été précipités des milliers de Burundais coupables d’être nés hutus, les régimes successifs des cousins de Bururi ont érigé des infrastructures publiques. A titre d’illustration, sur le pont Peké (où a été jeté le cadavre de l’abbé Michel Kayoya), à Gitega (l’endroit où sont érigés les bâtiments et les plantations de l’IRAZ), l’UPRONA parti Etat a veillé à ce que les infrastructures volent la vedette aux fosses communes. Ce comble du cynisme n’a d’autre visée que d’empêcher tout travail de mémoire ou toute tentative de réhabilitation des victimes.

Arcade Ntamagiro gît dans une fosse commune. Comme des centaines de milliers de Hutu massacrés par le pouvoir burundais en 1972 et 1973, le manteau noir du deuil donne cette rage de lutter, de résister. Aucune thérapie n’est possible, faute d’humilité de la part des criminels : vont-ils battre la coulpe et permettre aux familles d’exhumer les restes pour accompagner les disparus dans une demeure décente ?

Arcade est mort injustement. Son sang réclame justice comme celui d’Abel. Arcade se tourne dans quelque fausse commune. Son cadavre est celui de cet enfant de Dieu mort assassiné qui continue la lutte à travers ses orphelins et les philanthropes du monde entier. Sa lutte devient une cause noble. Puisqu’Arcade a été trucidée dans les circonstances propres au crime de génocide, il est grand temps que l’on appelle la peste par son nom.

Oui en 1972, il y a eu un génocide contre les Hutu du Burundi. Oui, depuis plus de quatre décennies, le monde s’est montré indifférent face à cette apocalypse burundaise. Oui, quarante ans plus tard, il est permis d’espérer le bout du calvaire.

La reconnaissance du génocide devient du baume à appliquer à nos plaies toujours béantes. Mais la guérison des cœurs et des cicatrices requiert sans nul doute le démantèlement des fosses communes et la clarification des responsabilités sur tous les crimes contre l’humanité commis au Burundi. C’est à ce prix que nous, orphelins, veufs et veuves de 1972, pourrons joindre notre voix à celle de l’humanité pour crier à tue-tête : « Plus jamais ça » !

Daniel KABUTO, écrivain

Soutenir par un don