CSV1972

Collectif des Survivants et Victimes du Génocide des Hutus avant et après 1972 au Burundi

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TÉMOIGNAGE #11 : Enfants de feu Boniface Simvura

lundi 22 septembre 2014, par rwenyuza

Résumé

Boniface Simvura, un cadre supérieur du Ministère des Finances du Burundi, né en 1929, à Kayanza (Rukago) a été assassiné par le pouvoir de Micombero Michel, au mois de mai 1972, à Bujumbura.

Bernadette Simvura, qui vit au Canada depuis plus de 20 ans, se souvient.

Nous sommes le 2 mai 1972, je suis étudiante au cycle inférieur du Lycée Clarte Notre-Dame de Bujumbura. Cet après-midi là, ma cousine Butoyi, qui était externe et habitait chez nous arrive à l’école et vient me voir, les larmes aux yeux et me dit : « Papa bamutwaye ». Je la regarde sidérée et je suis très triste. La veille mon papa m’avait ramenée, en voiture, au lycée après un congé scolaire. La veille j’avais aussi vu Mme Bubiriza arriver à la maison, avec son chauffeur dans une volvo amazone verte, pour dire à papa que l’on avait arrêté son mari Pascal Bubiriza. Et je revis des souvenirs pénibles du mois de mai 1968, je ne sais plus exactement quel jour, mais c’était 4 mois après le décès de notre maman feu Bibiane Mbandagare que mon père fut arrêté ; soit disant qu’il était associé au complot des royalistes. Ce midi là, en revenant de l’école Stella Matutina, je trouve une jeep militaire garée dans la cours de la maison, qui était située à dix minutes à pied de l’école Stella Matutina. La maison est entourée de soldats armés, qui nous empêchent d’entrer dans la maison. Les cuisisiniers font la cuisine dans la cour intérieure. On reste dans la cour, moi, mes deux petites soeurs Béatrice et Jeanne d’Arc et mon petit frère Adolphe, vu que mon grand frère Arthur et ma grande soeur Immaculée sont à l’internat. A un certain moment, on permet à papa de venir me chercher, vu que j’étais sans doute la plus grande des enfants présents. J’avais 10 ans et demi. Mon papa m’emmène dans sa chambre et me donne une enveloppe contenant de l’argent et me dit de bien conserver cet argent. Et il sort de la maison, entouré par deux soldats qui l’emmènent dans la jeep militaire. Je me souviens qu’il était silencieux mais que son regard était très pensif. De tous nos voisins, seul le juif qui habitait en face de chez nous a traversé la rue pour demander de nos nouvelles. A ce moment là, le gouvernement nous a laissés terminer l’année scolaire avant de nous donner l’ordre de quitter la maison, sans doute parce que le meilleur ami de papa, feu Ferdinand Bitariho (tué en 1969 par le pouvoir de Micombero) était là pour veiller sur nous. Un autre grand homme que l’on a tué dans la fleur de l’âge, après un procès militaire à huit-clos pour je ne sais quel complot, alors qu’il était civil. Ferdinand Bitariho était le seul ami fidèle de notre famille, qui s’est occupé de nous pendant les huit mois de prison imposés à papa, qui fut finalement libéré car jugé non-coupable. Papa a même réintégré ses fonctions de Directeur du Magapro au début de 1969. Pour revenir au 2 mai 1972, je pensais que l’on avait encore arrêté papa pour des motifs obscurs et que la justice ferait son travail comme en 1968 et qu’il serai vite libéré. Hélàs, ce ne fut pas le cas ! Quand j’ai demandé à ma cousine Butoyi si elle savait pourquoi on avait arrêté papa, elle me répondit que le gouvernement était en train d’arrêter tous les hutus du pays. Et moi de lui demander ce que ce mot hutu, voulait dire ? Elle m’expliqua qu’il y avait des hutus et des tutsis au Burundi. Et qu’elle était tutsi, que mon père était hutu et que ma mère était tutsi mais que j’étais hutu, vu que la société est patriarchale au Burundi. Toutes ces années, je ne connaissais que la famille royale, les batwas et les barundis. Je n’avais jamais entendu parler de hutu ou de tutsi dans ma famille ! Une semaine plus tard, ma cousine Butoyi me confirma que l’on avait tué mon père en prison. Je suis devenue très silencieuse et je me suis renfermée sur moi-même, vu que je n’avais pas le droit de parler de mon père et encore moins de le pleurer. L’atmosphère au Lycée Clarté Notre-Dame de Bujumbura était étrange et lourde. Les jeunes filles se regroupaient ensemble et certaines insultaient d’autres jeunes filles hutues du Lycée. Il y avait d’autres filles qui avaient perdu leur papa cette année là, comme les filles Mpumbuzwa, Cimpaye Chantale ou Celestine Baredetse. Je me souviens que des jeunes filles du cycle supérieur ont quitté le lycée et ne sont plus revenues. Je me souviens que deux professeurs stagiaires de l’ENS ne sont plus revenus donner cours et que seul un stagiaire est revenu, sans doute parce qu’il était tutsi. Je me souviens qu’un soir, le président Micombero est venu en personne au Lycéé dans un char d’assault, un blindé, où il avait enfermé des hommes qui tremblaient et sans doute ramassés en chemin. Il était venu montrer son butin aux dirigeantes du Lycée. Ce président sanguinaire a rencontré les soeurs, et pendant ce temps, des lycéennes ont accouru et entouré le char d’assault en hurlant fort : macheteros, macheteros, macheteros et, les plus audacieuses sautaient aussi haut que possible pour donner des coups de poings aux pauvres hommes recroquevillés sur eux et déjà condamnés à mourir parce qu’ils avaient eu tort d’être nés du mauvais côté du pouvoir. Depuis cette nuit-là, l’horreur de la situation me sautait aux yeux. Je n’arrivais plus à tenir de conversations avec mes copines Gertrude et Espérance. Un jour ma copine Espérance me disait, sans doute pour me consoler à sa façon d’enfant de 12 ans, que ntaco sha si kazima mama wawe yari umutsikazi naho papa wawe yari umuhutu. Je n’avais que le droit de me taire et pleurer silencieusement pendant que la radio nationale proclamait haut et fort la mise à mort de ces bamenja, bimwenyi et d’autres insultes de ce genre. Et pour survivre et oublier ma peine, je me suis accrochée aux études. Je me souviens aussi de notre oncle maternel, feu Pierre Baranziguye qui nous a encadré et protégé durant ces mois difficiles de 1972 et les années suivantes. Il a eu la fiérté de nous voir grandir et terminer nos études universitaires, malgré tout. Je me souviens que mon grand frère Arthur, qui étudiait au Collège du St Esprit a refusé de poursuivre ses études, parce qu’il disait que même ceux qui ont étudié ont été tués. Il avait échappé in extermis de la liste des étudiants condamnés au Collège du St Esprit. Il parait que la personne qui lisait la liste en le voyant lui a donné l’ordre de partir en l’insultant presque : mva mu maso, ukora iki ngaha. Ca umanuka lero kandi ntuce mu barabara, ufate inzira zikirundi utahe, lui aurai-t-il dit. Je me souviens qu’un oncle maternel qui s’appellait Gusino et habitait chez nous, fut arrêté et tué en 1972. Mais je ne sais pas dans quelles circonstances. Je me souviens que Fabien Segatwa, un grand ami et originaire de Gatara, comme nos parents, a fui l’université du Burundi cette année là, alors qu’il avait encore la jambe cassée dans un accident de circulation survenu à la veille de la bonne année 1972. Je me souviens que les cousins de papa qui travaillaient à Ngozi furent massacrés et son beau frère aussi, le mari de Bwampamye, son unique soeur. Je me souviens que c’est en 1972 que presque tous les frères et la soeur de feu Ferdinand Bitariho furent tués. Ils habitaient à Ngozi. Et Rose et son mari ministre furent tués à Bujumbura, en laissant derrière eux un bébé, qui fut sauvé par leur gardien et élevé par sa grand-mère, qui vivait à Buhonga. Je me souviens aussi que Yebeza, un officier ami à notre famille fut tué en 1972, laissant derrière lui une très jeune famille de sa deuxième épouse. Je me souviens que pendant les grandes vacances de 1972, Gertrude est la seule copine du Lycée Clarté Notre-Dame qui est venue me rendre visite à Bwiza et, plus tard les enfants Ngendahayo sont venus nous chercher et ont gardé un contact assez régulier avec notre famille depuis lors. Il s’agit de Déo, René-Claude, Liliane et Jean-Marie Ngendahayo. L’année suivante, je suis allée étudier au Lycée Etoile des Montagnes d’Ijenda et y ai retrouvé ma grande soeur Immaculéé, qui par la force des choses était devenue notre mère et notre père, alors qu’elle aurait du vivre pleinement son adolescence, comme tous les enfants qui évoluent dans un monde normal, qui respecte la vie humaine. Je n’ai vraiment terminé le deuil de papa qu’en 2005, lors de la cérémonie de levée de deuil définitive organisée, officiellement, plus de trente ans après son décès, à Bujumbura. Les conditions étaient favorables pour pleurer nos morts. A cette occasion, deux vieilles connaissances de papa ont eu le courage de prendre la parole et de dire du bien de feu Boniface Simvura. Il s’agit de Wege (ancien frère) et de Hicuburundi (ancien ministre des Finances). Depuis ce jour, je ne fais plus de cauchemar et je ne rêve plus que papa n’est pas mort. Je prie pour que le Burundi, ce pays qui nous a vu naitre, arrête un jour de recourrir à une justice qui ressemble plutôt à un règlement de comptes et apprenne à respecter la vie humaine, la vérité. Et qu’il y règne une justice équitable pour tous. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes que des passagers sur cette terre. Et je demeure convaincue que papa et maman veillent toujours sur nous, leurs enfants mixtes (péjorativement appellés ibivange, parfois rejettés par certains hutus et tutsis, alors que nous ne sommes que des êtres humains, qui ont droit à notre place au soleil). A tous ceux qui nous ont quittés si brutalement en 1972, je leur dis : ce n’est qu’un aurevoir !

J’aimerais maintenant partager le témoignage suivant de mon petit frère Adolphe, qui vit au Burundi.

Mon frère Adolphe m’a dit qu’il se souvient que le 2 mai, il y avait une atmosphère très tendue à l’appartement que nous occupions, sis au grand rond-point de Bujumbura. Au dessus d’un magasin qui s’appelait Chez Socorudi, dont le propriétaire était un commercant Grec. Adolphe m’a dit qu’en soirée après 18heures, aucune voiture, aucune personne ne circulait en ville. Que seuls des blindés ou des camions militaires circulaient. Il se souvient du déménagement à la deuxième avenue de Bwiza, proche de la maison de Mme Capitolina, la veuve de Bitariho Ferdinand. Il se souvient qu’il allait maintenant à pied ètudier à l’école Stella Matutina mais, comme il était jeune il ne comprenait pas vraiment l’ampleur du drame qui s’était abbatu sur notre famille. Adolphe se souvient que notre oncle maternel feu Zimbabwe était très tendu et se fachait contre tous les visiteurs qui venaient à la maison. Adolphe se souvient qu’il n’a pas eu la chance de dire adieu à papa, tout comme moi et les autres enfants Simvura. Adolphe a compris que papa ne reviendrait pas quand on a déménagé à la cinquième avenue de Bwiza, dans les annexes de la maison construite par notre papa. Adolphe se souvient de l’atmosphère de désolation totale de grandes vacances de 1972. Personne ne parlait des disparus, tout le monde avait peur d’etre arrêté et tué. Ensuite la soeur Régina, une grande amie de notre famille et la marraine de notre tante paternelle feu Busabusa Marie-Thérèse, qui résidait à Mabayi, a emmené Adolphe et Jeanne d’Arc étudier à l’internat à Gitongo. C’est là que soeur Régina leur a expliqué petit à petit la tragédie qui venait de leur arriver, à peine agés de 8 et 9 ans. Et Adolphe de conclure ainsi : « aho Mama Régina adutwariye ruguru bimaze guturura niho yaza arabitubwira yiherereye atubuza kuzobicisha mu kanwa kandi vyaramutwaye igihe kinini kuko twatevye kumenyera ubuzima bushasha twari tugiyemwo,ariko buke buke turamenyera kuko yaratubwirako tutazosubira kubona umuvyeyi wacu kandi vyaramuteye agahinda kenshi,muri make agahinda umwana agira abaye impfuvyi akiri muto ntigahera, naho woronka abakuremesha nuko rero agahindakoko ntigahera iyo bariko barayaga ivyiza yakoze aho yaciye hose kuko biraremesha abana mu buzima ».

Et voici le témoignage de notre soeur cadette Jeanne d’Arc, qui vit en Europes depuis 20 ans.

Je m’appelle Jeanne d’Arc et nous sommes le 2 mai 1972. Lematin je vais à l’école dans ma classe de 2eme ou 3eme année primaire ; je ne suis pas sûre. J’étudie à l’École Stella Matutina de Bujumbura. Le midi, je rentre à la maison, sise au rond-point de Bujumbura, dans l’appartement en haut du commerce Socorudi, tenu par des Grecs. L’atmosphère à la maison est tendue, je sens que quelque chose ne va pas et les grandes personnes chuchotent entre elles. Je me souviens des personnes présentes à la maison : ma grande soeur Béatrice, moi et mon grand frère Adolphe et des cousins et un oncle maternels et des amis de la famille. Je n’ai pas fais attention à exactement qui était là, mes grandes soeurs ont dû rentrer de l’internat juste après. Ce que j’ai compris ou n’ai pas compris, ce jour-là ? Les grandes personnes ne me disent rien. Mon frère me dit qu’il a entendu dire que mon père a été pris par les militaires. Je n’ai pas compris ce que cela voulait dire Mon oncle feu Baranzuguye Pierre, que nous dit-il ? Je le vois furieux mais je ne sais pas encore pourquoi. Mes cousins, que disent-ils ? On me préserve, on ne me dit rien ! Quelques jours plus tard, on nous chasse de la maison et on déménage à Bwiza à la deuxième avenue. On nous confisque nos biens, deux voitures : une peugeot 404 noire et une volkswagen neuve blanche. On ne sait pas qui les a volés. Je ne me rappelle pas quand ce déménagement a eu lieu mais nos grandes soeurs étaient à l’internat. Et je sais que c ‘était très incomfortable et que je commence à jouer à la rue ave les enfants du quartier et que je néglige les devoirs, l’école. Je continue de fréquenter la Stella Matutina jusqu’au mois de juin, je crois mais, je ne sais plus vraiment. Je suis “sauvée de la rue” par une soeur amie de la famille, la Soeur Régina, qui m’emmène avec mon frère Adolphe, vivre dans un internat à l’intérieur du pays. Je me retouve dans un nouveau cadre où je dois me refaire des amis, m’adapter à une vie différente. Je me souviens que les enseignants parlents derrière mon dos en chuhotant, car l’internat est remplis d’enfants orphelins. Et les élèves parlent de cela mais vaguement (ils sont encore jeunes). Je sais aussi qu’on a déménagé à la 5eme avenue Bwiza, mais à quel moment ? Je ne sais plus. Qui sont les amis ou membres de la famille qui nous ont soutenus durant ces mois difficiles de 1972 ? Notre onle Pierre Baranziguye nous a beaucoup soutenu ainsi qu’une tante : “Mama Mariya”, qui était la cousine germaine de notre maman. Et les vacances scolaires de 1972 se déroulent dans quelle atmosphère ? C’est la déprime , l’angoisse, et le chaos total. Et quand on retourne en classe, on doit changer de nom de famille, pourquoi ? On m’explique que c’est mieux de garder mon propre nom et non pas celui de mon père et que de cette manière je resterai non- attachée à l’histoire 72. Après j’apprends que c‘etait pour faire de sorte que l’examen national se fasse sans préjudices car on éliminait d’office les élèves hutus (même avec bonne notes). Comment ai-je su avec certitude que mon papa a été tué ? Cela m’a pris beaucoup de temps. Des années ont passé avant que je n’accepte la mort de mon père. Je n’ai pas eu la chance de lui dire au-revoir… je n’ai pas vu sa tombe. …Je n’avais rien de concret pour me montrer qu’il était vraiment mort. Cela a été un processus très très douloureux òu la soeur Régine a dû passer beaucoup de temps à me consoler dans mes moments pénibles et j’ai passé de longs moment d’attente òu je pensais que papa allait simplement revenir un jour. J’en porte des cicatrices jusqu’ à présent.

Et pour terminer, je partage le témoignage de notre grande soeur Immaculée Simvura, qui réside au Burundi et qui est la seule à avoir vu notre papa, pour la dernière fois

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